Interview Oumar SOW

Oumar Sow, patron de seconde génération
Il succède à son père comme président du directoire de la Compagnie sahélienne d'entreprises. Dans la foulée, le principal groupe sénégalais de travaux publics est restructuré en holding.

Comme son père, Aliou Sadio Sow, fondateur de la Compagnie sahélienne d’entreprises (CSE), ou son frère Yérim, golden boy avisé qui fuit les médias comme l’ombre la lumière, l’homme a la réputation d’être discret, voire secret. Pourtant Oumar Sow, 52 ans, répond sans tarder au SMS de Jeune Afrique et nous propose un rendez-vous dès le lendemain. Chaleureux, presque familier (il tutoie d’entrée ses interlocuteurs plus jeunes), le nouveau grand patron de la CSE, qui a effectué toute sa carrière dans l’entreprise familiale, est à mille lieues du sphinx qu’on imaginait.

 

Fantasmes

« Si la famille Sow a opté pour la discrétion, c’est avant tout parce qu’au Sénégal elle est l’objet de tous les fantasmes et de toutes les rumeurs », témoigne un cadre de la CSE. Originaire d’un village du Fouta (Nord), Aliou Sadio Sow, 81 ans, s’est révélé un homme d’affaires visionnaire. En 1970, il participe à la création de ce qui s’appelle encore la Compagnie sénégalaise d’entreprises, alors détenue à 45 % par la société française Fougerolle, puis en prend le contrôle six ans plus tard, la rebaptisant au passage. L’entreprise prospère rapidement et s’impose dans le secteur du bâtiment, avant d’étendre ses activités aux travaux publics (routes, terrassement, ouvrages d’art, hydraulique, assainissement…).

Contrairement à son frère cadet, le solitaire Yérim, qui a préféré voler de ses propres ailes dès son plus jeune âge et qui, après la revente de son entreprise ivoirienne de téléphonie mobile, Loteny Telecom, au géant sud-africain MTN, a fondé le holding Teyliom, Oumar Sow n’a connu que la CSE. Le dimanche, lorsqu’il était enfant, il accompagnait son père visiter les chantiers de l’entreprise. Une fois son MBA obtenu aux États-Unis, il rentre au pays assurer la relève.

D’abord attaché de direction, il gravit progressivement les échelons : chef d’agence en Guinée puis au Mali, il finit par obtenir, à Dakar, le poste de directeur général adjoint (ses collaborateurs le surnomment toujours « DGA »).

« Quand Abdoulaye Wade a été élu, en 2000, il s’est entouré de ministres de ma génération, ce qui, indirectement, m’a propulsé dans l’entreprise », raconte Oumar Sow. Une décennie plus tard, l’héritier a creusé son sillon. Si son père garde un oeil sur les orientations stratégiques du groupe et continue de dispenser à l’occasion ses conseils, il a clairement passé le relais à son fils aîné.

Déconvenues

Solidement implantée en Afrique de l’Ouest, la CSE intervient actuellement au Sénégal, en Sierra Leone, en Guinée, au Niger, en Gambie, au Liberia et s’apprête à mettre le pied en Guinée-Bissau. « Au cours des dernières années, il nous est arrivé d’être présents simultanément dans sept pays de la sous-région », précise Oumar Sow. Avec parfois quelques déconvenues.

Au Mali, l’entreprise a ainsi préféré plier bagages à la fin du règne d’Amadou Toumani Touré, qui avait une fâcheuse tendance à privilégier les entreprises chinoises. Au Burkina Faso, elle s’est retrouvée persona non grata lorsque Alizéta Ouédraogo, la belle-mère de François Compaoré – lui-même frère de Blaise, l’ancien chef de l’État -, s’est lancée dans le BTP du jour au lendemain. Dernier aléa en date : l’épidémie d’Ebola, qui a contraint la CSE à geler pendant plusieurs mois ses chantiers dans les trois pays les plus touchés (Guinée, Sierra Leone et Liberia), ce qui a affecté de manière significative son chiffre d’affaires en 2014, évalué à 70 milliards de F CFA (106,7 millions d’euros).

Au Sénégal, nombre de grands travaux portent sa marque : la voie de dégagement nord (VDN) et l’hôtel Radisson Blu, à Dakar, l’aéroport de Diass, la route entre Saint-Louis et Ndioum (Nord), le pont de Kolda (Casamance) et tant d’autres… En Gambie, la CSE fait figure de principal opérateur depuis trente-cinq ans. Quant à la Sierra Leone, elle y réalise la moitié de son chiffre d’affaires.

Contrairement à son frère Yérim, patron de Teyliom, il n’a connu que l’entreprise familiale.

« La première bonne décision stratégique a consisté à s’ouvrir à l’export, afin de ne pas placer tous nos oeufs dans le même panier », analyse Oumar Sow, rappelant qu’au Sénégal une dizaine d’entreprises se disputent un marché du BTP bien trop étroit.

Deuxième particularité : la CSE pratique une politique de réinvestissement intégral de ses bénéfices. « Je n’ai jamais touché le moindre dividende », précise-t-il. Enfin, Oumar Sow insiste sur la qualité du personnel, exclusivement africain : « Sans les hommes, vous n’allez nulle part. »

Consécration

Principale ombre au tableau, la « concurrence déloyale » pratiquée par les entreprises chinoises. « Certaines d’entre elles sont subventionnées à l’export, et il arrive qu’elles soumissionnent à des appels d’offres à des prix inférieurs à notre coût de revient », relève un collaborateur d’Oumar Sow. Avec les entreprises françaises, la compétition est moins exacerbée. La CSE est ainsi chargée de la construction d’une ligne de chemin de fer, au Niger, dont s’occupe Bolloré Africa Logistics. Et il lui arrive d’opérer en groupement avec Eiffage.

Dans la foulée du changement de management, la CSE a décidé de se structurer cette année en un véritable holding. En avril, les quatre autres entités qui lui sont rattachées – la SIG, la SIDH (immobilier), la Soseter (terrassement) et la Sismar (matériel agricole) – constitueront donc officiellement le Groupe CSE, et Oumar Sow en deviendra président du directoire.

Une consécration d’ores et déjà entérinée sur sa nouvelle carte de visite. « Quand on négocie avec des chefs d’État, on est plus crédible en tant que CEO [chief executive officer] », s’amuse l’intéressé. Dans l’écriture de ce nouveau chapitre de la saga familiale, Oumar pourra s’appuyer sur deux de ses frères, Ardo et Mohamed, respectivement directeurs généraux de la Soseter et de la SIDH, pour perpétuer les ambitions du père Sow.

Par Mehdi Ba, à Dakar

Jeune Afrique